Reconstruction de soi

« Après #monâme en 2018, Sébastien Émond récidive avec Notre-Dame du Grand-Guignol, un livre qui ouvre une nouvelle perspective sur les enjeux touchant les personnes non binaires. » Nicholas Giguère

En 2019, Sébastien Émond a été finaliste au Prix de poésie Radio-Canada avec une suite intitulée « La dysphorie des lièvres empaillés ». J’avais alors été déconcerté, puis séduit par la force de frappe des vers ainsi que par l’audace et la puissance des images. Ces poèmes constituent l’armature de Notre-Dame du Grand-Guignol, un recueil pertinent sur la question de l’identité.

SE DONNER UN CORPS

Récit poétique entièrement composé de fragments épars, le deuxième ouvrage d’Émond relate le cheminement d’une « conscience vaporisée », d’un sujet dépossédé de tout qui cherche à renouer avec son corps, réduit à néant par la société hétéronormative et patriarcale. Pour ne plus être ce « mélange de chairs de mauvais présages » qu’on se complaît à pointer du doigt – comme s’il était une bête de foire – et à stigmatiser, le sujet poétique rompt ici avec les stéréotypes et les images d’Épinal. Il se perçoit selon ses propres normes pour « aboli[r] la personne annexe dans [s]on visage », celle qu’on voudrait qu’il soit (parce que plus repérable et donc contrôlable), mais qui ne correspond aucunement à 

son identité intrinsèque. Ce sujet n’a que faire des catégories  raditionnelles de sexes et de genres, qu’il déconstruit volontiers : « arborant barbe et soutien-gorge », il échappe à tout effort de classification et revendique le flou identitaire, l’étrangeté, le queer. En réalité, il est un « agent provocateur », puisqu’il remet totalement en question la pensée binaire, l’un des principes fondateurs des sociétés modernes.

Foncièrement politique et viscéral, Notre-Dame du Grand-Guignol nous invite à revoir de fond en comble nos conceptions de la sexualité humaine, nos a priori, nos idées préconçues, nos préjugés. En cela, ce livre est précieux. Il l’est tout autant pour ses représentations décomplexées et nuancées de la sexualité chez les personnes non binaires.

« DANS LE CHARNIER DES PROFILS GRINDR »

Crue sans être complètement trash, explicite mais jamais pornographique – la sexualité est toujours signifiante dans Notre-Dame du Grand-Guignol –, l’écriture d’Émond se distingue par sa liberté de ton, son impudeur. Par son humour caustique, aussi : « Je suis bonne là-dedans. Savoir parler politique, Freud, psychologie, prendre une douche, porter un peignoir, jouer, me faire mettre, la peau dure. »

Grinçants, les poèmes n’épargnent rien ni personne. Sont éreintés au passage les « édentés milléniaux », « la masse viandeuse des dudes de gym », les « fils illégitimes / de tous les trips de sauna », les amateurs de « jeux de pisse du midi », les « dégénérés maculaires en truck bélier », les « bandés sur [le] massacre » ainsi que tous ceux qui utilisent les personnes marginalisées pour assouvir leurs fantasmes débridés et étancher leur soif d’exotisme. Un tel portrait vitriolique serait incomplet sans le violent « Daddy », qui « prétend maintenir un bel équilibre de vie » en abusant des autres :

J’étais à moitié endormie et il me demandait de baiser. J’ai pas répondu, y’a commencé à me toucher, enlever ses pants, je l’ai sucé parce que why not. Y’a mis le condom pis il l’a pété. Il m’a dit, va chercher les autres, vite ! Mais y’étaient dans la salle de bain, il s’est genre frustré pis y m’a demandé de le sucer encore

À la masculinité toxique, l’auteur·rice oppose un discours décalé et mordant qui montre tout en les critiquant les fondements de la domination multiforme.

HÉTÉROGÉNÉITÉ

Si les thèmes abordés dans Notre-Dame du Grand-Guignol m’ont interpellé et ont soulevé chez moi des questionnements nécessaires, la structure générale du livre m’a quelquefois laissé perplexe.

Émond entremêle assez habilement le fragment narratif, le journal intime ainsi que la poésie en vers et en prose, mais les nombreux passages brusques d’un genre à l’autre ne paraissent pas toujours justifiés. En outre, la disposition des textes semble aléatoire. En fait, c’est à se demander s’il y a une véritable logique derrière de tels changements.

Qu’on ne se méprenne pas : j’adore les propositions hybrides et déstabilisantes, mais à mon sens, toute œuvre, aussi hétérogène soit-elle, doit être articulée autour d’un principe unificateur, d’un fil rouge. C’est ce qui manque, à mon avis, dans ce recueil, dont la force est quelque peu amoindrie par la propension de l’écrivain·e à l’éclatement et à l’éparpillement. Par contre, lorsqu’iel privilégie la simplicité, comme dans les magnifiques vers suivants, iel vise juste :

tu fais

un statement

sur l’ambiguïté

chaque fois

que t’enlèves

ta chemise

J’aimerais lire plus de strophes de ce calibre dans un prochain recueil de Sébastien Émond qui, je le sais, n’a pas fini de nous étonner, de nous bouleverser.

Nicholas Giguère, Lettre québécoises, Nr. 180